L'interview du réalisateur de Controverses nucléaires & Le sacrifice
Interview de W. Tchertkoff par Thibaut Pinsard du journal L'Yonne Républicaine (18-11-2004)
Votre film "Le sacrifice" évoque les "liquidateurs". Qui étaient-ils ?
C'était les jeunes recrues de l'Armée Rouge appelées pour intervenir sur la catastrophe de Tchernobyl, d'abord pour éteindre l'incendie, puis pour recouvrir les ruines avec le sarcophage, dans des conditions de radioactivité extrême. On ne connaît pas leur nombre exact, secret d'État. Mais selon moi, ils étaient 1 000 000 de liquidateurs, chiffre vraisemblable.
Que ce serait-il passé si ces hommes n'étaient pas intervenus ?
Les scientifiques soviétiques ont fait des calculs disant que si on n'éteignait pas l'incendie vers le 8 mai, il y avait le risque que s'enclenche une réaction en chaîne puis une explosion nucléaire. Ils l'ont éteint à temps, mais avec des coûts humains considérables. Je crois que si une chose pareille se produisait dans un pays d'Occident, il y aurait de gros problèmes pour y envoyer des gens et intervenir efficacement. Là-bas, le système soviétique a permis de le faire avec, comme en temps de guerre, un appel au front.
Sur le million de liquidateurs, combien sont déjà morts ?
Il est question d'une centaine de milliers d'invalides au moins et de dizaines de milliers de morts.
Vous présentez aussi le film "Controverses nucléaires".
Il a été filmé en 2001, à Kiev, lors d'une conférence internationale faite sous l'égide de l'OMS, avec la participation des représentants et experts de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA). L'ONU a une dizaine d'agences spécialisées, dont l'OMS et l'AIEA, qui promeut le nucléaire civil. Il est ressorti que l'OMS a clairement été empêchée de faire son travail sur Tchernobyl, du fait de conflits d'intérêts avec l'AIEA. "Controverses nucléaires" explique de quelle manière toute information est bâillonnée par l'agence internationale et par le lobby nucléaire, lequel achète presque toute la communauté scientifique.
Avez-vous déjà fait l'objet de pressions du fait de vos films ?
Aucune jusqu'à présent. Il y a des espaces pour que la presse et les médias fassent leur boulot. Bien sûr, sous Staline cela aurait été impossible. Il faut se révolter contre le mensonge qui nous est fait et être solidaires des deux millions de paysans qui ne sont informés de rien, qui vivent dans des territoires contaminés, qui mangent quotidiennement de la radioactivité. Il y a là-bas 500 000 enfants qui naissent mal, croissent mal et meurent prématurément.
La catastrophe continue?
Non, elle ne fait que commencer ! Des recherches génétiques ont été faites par des chercheurs sur des rongeurs, du fait de leur cycle de reproduction rapide. On a observé que les anomalies et les malformations se compliquent et s'aggravent de génération en génération. C'est l'héritage que nous laissons à nos descendants.
Un nouveau Tchernobyl pourrait-il se produire ?
Cela, l'AIEA ne l'exclut pas elle-même.
Un tel accident pourrait-il se produire en France ?
Il faut se pencher sur le fonctionnement de l'industrie en Occident, de plus en plus une industrie de marché. La sécurité ne prime pas dans une économie où l'objectif principal est le gain. En Angleterre, depuis qu'on a privatisé les chemins de fer, les trains déraillent. Le nucléaire civil est la seule industrie au monde qui n'est pas assurée. Cela peut arriver n'importe où. Et ne parlons pas de l'excellente cible que les centrales nucléaires constituent pour les terroristes.
En complément de vos films, vous effectuez une action de terrain. C'est important pour vous ?
La société civile française s'intéresse beaucoup à la question nucléaire, d'autant que la France est, je crois, le pays le plus nucléarisé par habitant. On repense au gag du nuage de Tchernobyl qui s'est arrêté à la frontière et aux mensonges de l'État français. A l'époque, tous les pays mitoyens recommandaient des mesures de précautions sur les végétaux qu'on consommait, sur les vaches qui devaient rester dans les étables, etc. Toutes ces mesures n'ont pas été prises en France. Dans ce cadre, je suis là pour soutenir le travail de sources d'information irremplaçables comme le Dr Bandajevski et l'académicien Nesterenko.
